Fragments d'Orante

Adieu l’ami !

C’est demain que tu pars, mon fils. C’était programmé, je le sais, mais on a beau le savoir, en parler entre nous, en discuter avec les autres, il n’empêche qu’aujourd’hui je m’en rends compte de façon beaucoup plus aiguë. Sur ton lit, tu as placé toutes tes affaires pour mieux faire tes bagages et surtout ne rien oublier, comme je te l’ai appris. Rien ne vaut une vue d’ensemble pour bien se préparer. Nous avons vérifié les niveaux de ta voiture puis nous sommes allés gonfler les pneus pour nous assurer que tout ira bien pendant le trajet. Nous avons fait ce qu’il fallait. Tout est prêt. Demain matin tu seras parti.

Je ne me fais pas d’illusions, tu poursuis tes études de l’autre côté du pays, tu ne pourras pas revenir tous les quinze jours ni même tous les mois. Cela reviendrait trop cher ou te prendrait trop de temps. On te verra pendant les vacances, puis viendra le temps des stages à l’étranger où l’on se découvrira par écrans interposés. Mon fils, je sais bien que tu ne reviendras plus comme avant. Tu ne reviendras plus chez toi, tu viendras voir tes parents. Tu vois, dit comme ça, ce n’est plus pareil, la distance est posée, c’est celle du changement. À présent, tu es grand mon fils, pire, tu as déjà vingt et un ans. Demain je dirai une ou deux plaisanteries pour faire bonne figure et te regarderai partir. Si tu fais vite, tu ne nous verras peut-être pas pleurer.

Aujourd’hui, je tourne et je vire dans la maison. Cela fait quelque temps que je me pose des questions sur les jours d’après. Je sens bien que ta chambre vide restera sans vie et je ne veux surtout pas qu’elle devienne un lieu de pèlerinage pour ta mère. Et pour moi aussi, autant être honnête. Quelqu’un a dit que la nature a horreur du vide. Eh bien j’agirai comme Mère Nature ! j’irai combler cette pièce libre que tu laisses derrière toi. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi nous t’avions octroyé la plus grande chambre de la maison dés ta naissance. À trois kilos, tu avais droit à vingt mètres carrés, alors que ta mère et moi, je te fais grâce du total de nos poids, nous nous sommes contentés de douze mètres carrés. C’est une constante que j’ai remarquée chez beaucoup d’entre nous, quand on est jeune parent on est souvent con, c’est peut-être l’époque qui veut ça. Toujours est-il que demain, je ferai ressurgir les projets de ta mère. Si elle le souhaite encore, elle aura son atelier de couture et de bijoux. Il y aura bien de quoi accueillir un canapé-lit pour toi.

L’autre changement concerne ton empreinte carbone. De là où tu seras demain, tu ne pourras plus ouvrir le frigo de notre cuisine à toute heure du jour et de la nuit comme tu avais pris l’habitude de le faire. Tout petit, il y a eu une période où je comptais le nombre de fois que tu appelais « maman » dans une seule journée avec un compteur manuel que je gardais dans ma poche. Plus grand, il y a eu aussi une époque où j’étais curieux de connaître le nombre de fois que tu ouvrais et fermais la porte du frigo dans les vingt-quatre heures que comporte une journée, le nombre de yaourts que tu ingurgitais, comme les jus de fruits, fromages et autres. Je ne te parle pas des pâtes, baguettes de pain et paquets de riz qui faisaient ton quotidien, ils avaient leur place ailleurs. Je pense qu’à force le frigo était devenu ton ami parce que son signal d’alarme, pour sa porte laissée trop longtemps ouverte, faiblissait d’année en année jusqu’à se taire. Ainsi, la nuit, je ne l’entendais plus de ma chambre, à l’étage.

Mais voilà, ton ami a bien vieilli et nos appétits, entre ta sœur, ta mère et moi, ne pourraient le remplir qu’aux deux tiers de sa capacité. L’ouvrir serait comme pousser la porte de ta chambre et constater que tu n’y viens plus. Je dois donc prendre la décision de le donner à qui en voudra. Les compagnons d’Emmaüs peut-être ?

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