Fragments d'Orante

Chamane

— Tu m’avais dit qu’un jour tu reviendrais, tu te souviens ? Et finalement c’est moi qui t’ai fait revenir. Tu vois, Marc, je t’ai fait tenir ta promesse puisque tu es là.
— Oui, petite sœur, tu es la dernière image que j’ai gardé de la famille quand je suis parti. Tu te tenais debout devant l’entrée, les parents n’ont pas voulu me dire au revoir, mais ils attendaient que je ferme la porte. Et toi tu étais là, devant moi. Je te reconnais à peine mais je sais que c’est bien toi.
— J’avais cinq ans, Marc, et il y a vingt ans de ça. Moi, je me souviens de ce que tu m’as dit et je te reconnais. J’ai des photos de toi chez moi. Tes cheveux sont plus longs c’est tout.
— Vingt ans, oui c’est çà, une vie en fait. Le temps d’une nouvelle génération. La preuve, tu veux que je devienne le parrain de ton premier enfant. C’est un joli cadeau que tu me fais.
— Pas seulement
— Je sais, c’est aussi une responsabilité.
— Oui. Et il te faudra être présent pour l’exercer cette responsabilité. Tu voudras rester en France ?
— Non, petite sœur, la tribu où je vis a besoin de moi, tu le sais bien. Je suis là surtout pour respecter ma promesse envers toi.
— Tu m’avais dit que tu n’avais pas d’autre choix que de partir et que tu m’apporterais un cadeau pour te faire pardonner. Mon cadeau, c’est déjà de te voir ici avec moi. C’est déjà beaucoup.
— C’est gentil, merci. Tu me dis ça comme s’il y avait un problème. Il y en a un ?
— … Oui, Marc. Je t’ai fait venir de très loin, mais il y a eu un souci de dernière minute auquel je ne m’attendais pas. Quelqu’un a dit au prêtre que tu n’avais pas fait ta confirmation, du coup il te refuse comme parrain. Je lui avais menti, j’ai dû m’expliquer et prétexter que les parents ne nous ont pas tout dit avant leur mort.
— C’est l’histoire de ma vie de ne pas me faire accepter ici. Là-bas au Mexique, ils m’ont tous accepté, tous. C’est pour ça que j’irai les rejoindre après la cérémonie. J’ai besoin d’eux comme ils ont besoin de moi, tu sais. Tu as trouvé un remplaçant dans l’urgence ?
— Bien obligé. Ce sera Francis, un ami d’enfance. Ça ne t’embête pas plus ?
— Eh bien non. Pas plus comme tu dis, puisque ta fille est déjà baptisée, à ma façon bien sûr.
— Qu’est-ce que tu as encore fait, Marc ?
— C’est ton mari qui m’a présenté ta fille à l’aéroport. Il a accepté que je parle avec elle en tête à tête.
— Elle ne parle même pas, quelques mots c’est tout.
— Eh bien moi, je l’ai porté dans les bras et je lui ai parlé. Crois-moi elle m’a écouté attentivement. Nous aussi nous avons des rituels. À vous le baptême, à nous la cérémonie du Lien.
— Yves ne m’a pas parlé de cérémonie dans l’aéroport.
— Non, je l’ai faite là-bas, avant de venir. À présent que j’ai parlé à ta fille, sache qu’elle est reconnue comme enfant du Ciel et de la Terre par les miens. C’est une belle fête, tu sais. Tous les enfants des villages y participent.
— Je ne sais pas quoi dire. Tu es son parrain alors ?
— Je lui ai demandé si elle m’acceptait comme parrain. Elle a su me faire comprendre que oui. Chez nous, on dit alors que je deviens ses yeux. C’est çà être parrain. Ce qu’elle verra, je le verrai, ce que je verrai, elle le verra. C’est de cette manière que je pourrai l’aider.
— Comment est-ce possible ? C’est de la superstition !
— Non, petite sœur, c’est mon cadeau.

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