Fragments d'Orante

Je voulais que vous croisiez mon regard

Si vous m’écoutez, c’est que j’aurais laissé tomber ma clé USB dans votre sac, exprès, et que vous avez eu la curiosité d’ouvrir le seul fichier audio que j’y ai enregistré. Ne craignez rien, ce n’est pas un piège, il n’y a pas de virus. Si virus il y a eu, alors c’est moi qui l’ai contracté quand je vous ai vu pour la première fois.

Voyez-vous, je suis amoureuse de vous. Ce n’est pas facile à dire, croyez-moi. C’est même assez terrible à avouer, il y a tellement d’enjeux. J’essaie depuis des mois de vous le montrer, mais je n’ose pas franchir ce premier pas. J’aurais tant aimé que vous croisiez mon regard au moins une fois, d’une manière attentive, alors j’aurais engagé la conversation. Car il faut bien un commencement en toute chose. Qui sait ce qui se serait passé ensuite ?

Lorsque vous êtes arrivé sur le quai de la gare Saint-Roch, j’étais très en avance et la première à attendre. C’était en septembre, pour mon premier trajet sur cette ligne et je n’avais que vous à observer. Cela m’a plu. J’ai aimé votre démarche, vos habits simples, vos mains dans les poches et votre étonnante indifférence aux personnes qui s’agglutinaient, petit à petit, autour de nous. Vous étiez charmant dans vos pensées.

J’ai compris le lendemain, en vous voyant à la même heure, sur la même ligne, que chacun des voyageurs avait ses habitudes, son repère pour entrer dans la bonne voiture. Ce jour-là, j’avais décidé que je monterais avec vous désormais.

Pendant cette année universitaire, du lundi au vendredi, j’ai essayé de me rapprocher de vous, au grès des places disponibles quand j’arrivais et de celles qui se libéraient selon les arrêts. Mais le plus souvent, vous rejoigniez vos collègues qui vous attendaient et vous réservaient un siège. Je vous ai ainsi partagé avec eux pendant des mois. J’ai apprécié vos gestes mesurés, votre voix grave, votre phrasé. Vous parlez peu, vous écoutez beaucoup, vous êtes prompt à rire aux éclats quand vos amis se montrent au meilleur de leur forme. Et ils l’étaient souvent. Eux aussi vont me manquer.

Me comprendrez-vous ? Je vous ai tant regardé que je suis tombée amoureuse, doucement, à distance. Vous êtes devenu la seule personne que j’avais hâte de rejoindre chaque matin de ma vie. J’aurais adoré comprendre le mystère que je vous ai trouvé, cette gravité en vous que je n’ai pas réussi à percer, une gravité que vos amis respectent, probablement parce qu’eux savent ce que je ne saurai jamais. Moi, qu’aurais-je pu apprendre d’aussi loin ?

Un jour de grève, dans le train bondé, je suis parvenue à me placer debout à côté de vous, presque à pouvoir sentir votre parfum. Vous n’aviez pas levé la tête une seule fois. Vous regardiez au loin, comme souvent, dans la campagne qui défilait dehors. Je ne vous blâme pas. J’aurai dû me manifester à ce moment-là, et à bien d’autres d’ailleurs, mais quelque chose en moi m’en empêche. C’est bien là mon malheur.

Mon seul fait d’armes vous concernant — j’en ai un peu honte — est de vous avoir suivi. Cela m’a bien amusée, mais les pluies cévenoles ont gâché mes espérances. Je vous ai perdu dans les rues de Nîmes, non loin de la maison Carrée. J’avais manqué une demi-journée de cours, mais il fallait bien que j’essaye. Oui, cette fois-là j’avais osé.

Nous sommes maintenant en juin, j’ai vu votre peau brunir, votre silhouette perdre ses kilos d’hiver, votre barbe disparaître. Vous changez. Pourquoi ? Pour qui ? Je ne veux plus le savoir à présent. Je n’ai pas envie d’être déçue. Je vais vous garder comme un souvenir de voyage puisqu’aujourd’hui est mon dernier jour de cours. Je rentre demain dans ma Bretagne natale.

J’ai pensé un instant me décrire pour que vous puissiez me retrouver dans votre mémoire, mais j’ai choisi de vous laisser me chercher, un peu pour vous punir de ne pas avoir remarqué ma présence. Sachez, pour vous aider, que lorsque vous regardiez à l’extérieur, j’existais dans le reflet de la vitre, quelque part dans le paysage ferroviaire, entre Montpellier et Nîmes.

Je vous souhaite tout de bon. Tout.

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