Fragments d'Orante

Le dernier jour de paix

Cela vient à peine de l’effleurer, une simple sensation qu’elle a éprouvée dans son salon. Un peu comme une intuition qui se serait installée dans son esprit. L’appel, peut-être, d’un de ses enfants dans le jardin ? Ou la réminiscence d’un oubli, d’une tâche à accomplir, mais laquelle ?

Tant pis ! Cela lui reviendra. Pour l’heure, ses mains sont encombrées par deux bols remplis de glaçons, elle active le pas et rejoint sous les parasols une tablée d’invités, tous des amis depuis que chacun a fait construire sa maison dans le même quartier.

Ceux qui la connaissent bien observent qu’elle n’est plus vraiment avec eux. Elle fouille du regard par dessus leurs têtes vers l’entrée du salon et perd le fil des conversations. Quelque chose la travaille, elle en a la bougeotte, elle s’en impatiente, elle s’en agace jusqu’à ce que le désir de comprendre lui vienne enfin.

Elle abandonne sans politesse ses amis, rejoint son mari qui suffoque dans la fumée du barbecue, lui enlace la taille, lui embrasse la nuque, lui annonce dans le creux de l’oreille qu’elle s’en va lui chercher à boire quelque chose de frais puis retourne à sa demeure par la trajectoire la plus directe.

Elle y laisse ses yeux s’accommoder de la pénombre, profite de la fraîcheur du frigo, vérifie la présence des bières promises et réalise que la tension qu’elle est venue retrouver la traverse à nouveau. Elle est aux aguets. Une bouteille dans chaque main, elle observe, se déplace avec lenteur et découvre sur les vitres du salon le reflet d’un écran de télé allumé.

Le son est coupé, mais les images lui parlent, car elle en a déjà vu de semblables il y a quelques années. Elle se sent concernée. D’abord par la fameuse scène de la jeune irakienne enceinte, les mains autour du visage figé dans un cri d’effroi, que des journaux avaient placé à la une. Puis par celles de ces nombreux civils enchaînés à la structure d’un pont.

Elle se demande pourquoi elle reste là, devant la télévision, pourquoi son fils a laissé cette chaîne allumée alors qu’elle avait exigé qu’il l’éteigne et s’en aille jouer dehors. Viennent alors les images des  chasseurs bombardiers, de leur premier passage d’observation puis du deuxième avec leurs bombes planantes puis du pont qui explose et s’effondre. Une date apparaît dans les sous-titres, une date qui la trouble, qui lui parle aussi. Elle fait des rapprochements, se souvient de conversations éteintes, de regards lourds, autrefois.

Soudain elle lâche prise. Les bouteilles explosent sur le carrelage, les invités s’alarment, lui accourt déjà. Il pressent un danger, se sent déjà coupable de l’avoir laissée seule, craint qu’elle ne soit tombée puis la découvre debout dans le salon, les pieds dans les débris de verre.

Elle n’est pas à terre, c’est tout ce qui compte pour lui, car elle est devenue plus que sa moitié, elle est son tout, celle sans qui il n’est rien. Il ne lui faudrait que peu d’alcool pour le crier aux autres, c’est la mère de ses deux enfants, ceux-là même qui jouent dehors avec leurs fusils à eau, le troisième est encore dans son ventre, elle ne lui a toujours pas dit qu’il aura enfin une fille parce que pour lui l’important n’est pas là, tant pis si ce devait être encore un garçon, ce qu’il veut c’est la vie, il veut rire, il veut des amis, il veut du bruit et du monde autour de lui, avec elle au plus près, car elle est son point d’ancrage, la garante de sa stabilité, son rendez-vous de tous les jours, son univers de paix, son corps d’oubli.

Elle, elle n’a pas bougé. Elle le regarde accourir, devine des amis qui le suivent de peu, anticipe le mouvement de ses bras qui l’enserrent déjà de tout le bien qu’il lui porte. Elle garde une main sur le ventre pour protéger la vie, porte l’autre autour du cou du père de ses enfants, puis élève ses lèvres jusqu’à son oreille, et lui murmure d’une voix qu’il ne lui connaît pas : « Quand j’apprendrai que ce jour-là c’était toi qui pilotais, je te quitterai.»

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