Fragments d'Orante

L’envol des anges

— Tu te souviens pourquoi ils se disputaient ?
— Non, plus vraiment. Maman criait beaucoup c’est vrai. Papa, lui, attendait que ça passe. Parfois il criait aussi. Il lui demandait seulement de se taire, surtout à cause des voisins. J’ai toujours en tête le jour où Fratellini s’était plaint, il habitait l’appartement du dessus. Je lui avais ouvert la porte et, devant l’entrée, il criait lui aussi, que tous les dimanches c’était la même histoire, que depuis qu’on avait emménagé c’était devenu impossible de se reposer dans l’immeuble, que si ça continuait il irait porter plainte… tu vois le genre ? Je sais que c’était un dimanche parce que Papa préparait la pâte des raviolis, il avait encore les mains dans la farine quand il a pris le voisin par le bras et lui a fait traverser le salon jusqu’au balcon. Maman fumait beaucoup, tu te souviens ? Elle le regardait sans rien dire en tirant sur sa cigarette. Papa lui avait dit : « Allez y ! montrez moi comment vous faites vous ! » Maman ne disait plus rien, elle restait là, soudain silencieuse, toute grande et belle qu’elle était, elle s’appuyait sur le garde-corps et fumait en le regardant droit dans les yeux. Elle avait ce sourire qu’on retrouve sur ses photos. Un très léger sourire de fatigue. Je ne sais pas si tu étais là, mais je t’assure que le voisin n’a rien dit, comme s’il ne pouvait plus parler. Ils se sont regardé, c’est tout. Papa a laissé faire jusqu’à ce que le voisin s’en aille. Quand il m’a croisé, il m’a dit tout bas : « C’est une sorcière, petit, une sorcière. Ou alors une folle ! »
— Oui, j’étais là, assise par terre, derrière le gros fauteuil du salon, j’attendais que ça finisse. Cette fois-là Papa et Maman ont éclaté de rire après qu’il a claqué la porte. Alors j’ai ri aussi. Qu’est-ce qu’on est bête quand on est gosse ! Quand ils se disputaient, on avait peur et on pleurait. Quand ils riaient, on se dépêchait d’en faire autant pour en profiter avant que ça ne se gâte à nouveau.
— Tu exagères.
— J’ai toujours pensé qu’un jour il la frapperait, mais je crois qu’il ne l’a jamais fait.
— Non, je ne crois pas non plus qu’il l’ait fait. C’est un colosse Papa, il l’aurait brisée en deux sans le vouloir. Peut-être même que c’est ce qu’il craignait. Moi, par contre, j’ai pris quelques coups, surtout le jour où tu as sauté du plongeoir. Tu te souviens ? J’y pense chaque fois que je vois une piscine… et ça fait trente ans.
— C’est toi qui exagère !
— Pire, j’ai encore en tête le cri de Tante Gaby quand elle t’a reconnue tout au bout du plongeoir. Tout le monde autour du bassin a regardé en l’air, puis s’est levé. J’étais en bas avec le maître nageur qui jouait des abdos devant les filles si bien qu’il ne t’avait pas vu passer, et moi non plus. Je me demande encore comment tu as pu oser te jeter d’aussi haut. Tu avais à peine sept ans !
— Ce n’était pas du courage.
— Moi, il m’en a fallu du courage. J’ai eu droit à la plus grande rouste de ma vie parce que Papa m’avait chargé de te surveiller de près pendant qu’il cherchait Maman en ville. Il n’avait pas confiance en Gaby, sa propre sœur, tu te rends compte ? On a tous merdé ce jour-là.
— Tu ne pouvais pas savoir. Toi, tu étais toujours dehors avec tes copains. À la maison, Maman parlait toute seule, elle soufflait tout le temps. Je l’entendais dire qu’elle étouffait ici, qu’elle allait partir, qu’elle prendrait le premier avion et qu’on ne la reverrait plus. Quand Papa nous a emmenés avec Gaby à la piscine, j’étais certaine que de là-haut, je pouvais surveiller les avions de l’aéroport. Mais arrivée en haut de l’escalier, j’ai vu qu’il y en avait déjà un qui attendait sur la piste. J’étais convaincue que Maman y était et je me sentais terriblement impuissante pour la retenir. Puis l’avion s’est élancé…
— Tu as sauté pour attraper l’avion ?
— Non. J’ai parlé au pilote. Je lui ai dit que j’allai faire quelque chose d’extraordinaire, en échange de quoi il devait me ramener Maman.

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