Fragments d'Orante

Les voleurs de temps

— Éva, il vaudra mieux que tu mettes ton maillot de bain avant de monter dans la voiture, alors ne perds pas de temps, change-toi dans les toilettes avant de pointer ta sortie. Tu comprendras au retour que ça n’est vraiment pas pratique de se changer coincé entre les sièges. Moi, je t’attendrai à l’entrée de ta boîte, un peu en retrait quand même, car tu as raison, ils ont mis une caméra devant le portail, autant être discrets jusqu’au bout. Tu auras quelques dizaines de mètres à marcher puis tu rangeras ton repas de midi dans le coffre. Je brancherai ma glacière sur la batterie.

Nous quitterons la ZAC aussitôt et tant pis pour les autres, ce sont des dégonflés. Crois-moi, tu as fait le bon choix, tu es la seule à m’avoir répondu sur le champ. Tous les autres ont mis des heures à trouver des excuses pour se débiner, j’ai vu leurs textos tomber un à un. C’est incroyable, je leur propose la mer pour la pause de midi et ils choisissent de ne rien changer à leurs habitudes. Ils préfèrent encore transpirer dans les salles de sports climatisées, courir en plein soleil ou slalomer dans les piscines qui débordent de monde. Moi, cette fois, je veux du grand air et de la fraîcheur. J’étouffe sous cette canicule. Cet été dure trop, cet été me fatigue.

Ce week-end, j’ai fait le trajet avec mes gosses, j’ai chronométré l’aller et le retour. C’est jouable. Puisque tu ne peux sortir qu’à midi pétante, j’ai calculé qu’on pourra y être au plus tôt vers 12 h 25 compte tenu de la circulation en semaine, surtout avec tous les touristes du mois d’août. Il faudra anticiper le moindre bouchon qui pourrait nous ralentir et surveiller notre vitesse, tu seras mon copilote. J’ai repéré deux radars sur la route. Tu vois, on veut fuir le bureau, mais pour ça aussi, il y a des limites. Celles des horaires de travail, de la pause déjeuner et, demain pour notre échappée, de la vitesse autorisée. Bien fuir, finalement, c’est fuir lentement, sans se faire remarquer, sans prendre de PV, 50 km/h en ville, 70 pour en sortir et 90 pour atteindre la plage.

On roulera et on parlera. Je ne sais même pas ce que tu fais dans la vie alors qu’on court ensemble deux fois par semaine avec tes collègues et les miens. Quoique… En fait, non. On sera tellement stressé qu’on ne dira rien, tu verras, surtout cette première fois. On va tout découvrir. Je me connais, je vais regarder ma montre pendant tout le trajet. Pas le temps de rentrer dans de grandes discussions. Je te déposerai devant le parking payant de Carnon, à la limite de la plage du Petit Travers. Tu auras pris tes palmes et tes lunettes, je te rejoindrai après que j’aurai garé la voiture. Ne t’inquiète pas, je ne me sacrifie pas, je nage moins bien que toi, c’est tout. Je ne saurais jamais nager le crawl pendant 45 minutes, je n’ai jamais su faire. Tu devras traverser la rue et descendre les 50 mètres de plage et, là, tu pourras enfin te jeter à l’eau. Il sera 12 h 30 si tout s’est bien passé.

Surtout, faudra veiller à ne pas dépasser les trois quarts d’heure. Je connais très bien le chef de poste des Sauveteurs en Mer. Nous serons exactement dans sa zone de surveillance. Je le préviendrai, à 13 h 10 il sifflera comme pour signaler à quelqu’un de faire attention aux rochers de la digue. De toute façon nos montres biperont aussi. Faudra les régler pile-poil à l’heure. C’est bien le diable si t’entendras pas ces signaux.

Après, tu remonteras la plage jusqu’aux douches devant le parking. Je t’y attendrai, car j’aurai eu ma dose bien avant. Je me serai déjà lavé et séché. Il n’y a pas trop de monde en général à cette heure. Je prendrai tes lunettes et tes palmes et t’apporterai ta serviette. Prends soin de bien rincer tes cheveux longs, qu’ils n’aient pas l’air poisseux et, surtout, veille à enlever le sable de ton corps. Il y aura toujours quelqu’un au bureau pour te faire une remarque devant tes collègues, surtout si tu as réunion à 14 h. Les cerveaux ne sont jamais opérationnels à cette heure-ci sauf pour dire des conneries pendant que les estomacs digèrent. Nous, c’est sûr, on aura pas beaucoup mangé. On se changera dans la voiture. Tu monteras à l’arrière pour finir de te sécher et te rhabiller. Puis tu finiras ton casse-croûte. On fera un stop vite fait sur le parking du centre commercial pour s’échanger le volant, je m’habillerai à mon tour et finirai mon taboulé.

J’ai calculé qu’à 13 h 55 au plus tard tu arriveras devant le portail de ta boîte. Ils n’auront rien à redire, tu auras badgé ton retour dans les temps… Qu’est-ce que t’en penses ? Ça va nous changer, la mer, non ?
— Si, bien sûr, mais tu me donnes l’impression de voler quelque chose.
— Comment ça ? Non, on ne volera rien. On prendra seulement notre dû, ce qui nous revient de droit, jusqu’à la dernière seconde, jusqu’à la dernière goutte d’eau. On ne leur laissera rien. Pas même un grain de sable.

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