Fragments d'Orante

Quand Réda danse

« Je me souviens de Réda, de chacune de ses crises, de son désarroi à se sentir si différent des autres, si différent de moi, surtout lorsqu’il se devinait dans mon regard, de sa gêne chaque fois qu’il me demandait de m’éloigner jusqu’à ce que je ne puisse plus le voir faire, de ses excuses, de ses tentatives d’explications qui n’en étaient pas, de l’impérieuse nécessité qui le commandait à agir de la sorte.

Je me souviens du chat noir qui nous avait coupé la route en pleine nuit, du temps d’arrêt que la bête avait marqué au milieu de la voie avant de traverser, du freinage brutal de Réda qui craignit un danger imminent, de sa conviction d’avoir été désigné parce qu’il avait croisé ses yeux lumineux, de mon échec à le ramener à la raison.

Je me souviens qu’il insistait pour que je m’en aille, qu’il s’agissait d’un ordre pressant, d’une expression de son instinct de survie mêlée d’une supplication qui ne souffraient aucune résistance, que face à lui, je n’avais eu pas d’autre choix que de partir, que je savais dans quel état je le retrouverai : épuisé et honteux de lui-même.

Je me souviens de la détresse de Réda, de son regard, des feux clignotants de notre voiture, de la butte qui bordait la route et que j’avais grimpée, du trouble que me causait la puissance vitale qu’il déployait pour me convaincre, de sa volonté que jamais je n’avais osé enfreindre tant je mesurais la valeur qu’il donnait à ceux qui le respectaient dans ces moments-là, de ses anciens amis qui n’avaient pas eu cette pudeur et avaient cru bon de m’affranchir de ses “diableries” comme ils disaient.

Je me souviens que je m’éclairais avec l’écran de mon téléphone pour descendre l’autre versant, que je m’étais apaisée, que j’avais accepté d’attendre dans le froid, à me salir dans la terre humide, assise contre les branches d’un buisson pour ne pas glisser, que je restais là à m’imaginer ce que pouvait être le rituel qui m’était interdit.

Je me souviens combien Réda était imprévisible, que personne ne comprenait les règles qui le gouvernaient, que les rumeurs disaient la même chose, qu’à chaque crise majeure Réda dansait, qu’il improvisait une lutte avec un adversaire que lui seul distinguait, que cette nuit-là, j’avais visualisé la chorégraphie d’un combat avec une bête aux yeux jaunes, à l’allure humaine et cornue.

Je me souviens que je me représentais Réda repousser son démon par de grands gestes défensifs avec la flamme de son briquet-tempête, qu’il vomissait insultes et grimaces, qu’il urinait autour de lui un cercle protecteur, qu’il mit à nu son torse dont je pouvais reproduire à l’envi chacune de ses cicatrices, chacun des tatouages de ses pectoraux et de ses avant-bras, qu’il les frappait à grand bruit du plat de ses mains en psalmodiant incantation sur incantation, dans un sabir personnel. Et cela, autant de fois que nécessaire.

Je me souviens quand j’aperçus devant moi le chat noir qui m’observait, bien droit sur son train arrière, qu’il fit mine de s’enfuir aussitôt que je tentai de m’approcher, que doucement, je m’étais rassise en lui murmurant :

— Mais, qu’est-ce que tu fais là dans cette campagne, petit chat ?

Je me souviens, comme d’une onde de choc, de la bouffée de tristesse qui me frappa alors, de l’inquiétude aiguë qui m’agrippa l’estomac, de mon cœur affolé, de mon ventre brûlé par l’angoisse, de la fois où mon père m’oublia à la sortie de l’école, de la fois où j’ai cru perdre, à devenir dingue, mon petit frère dans un super marché, de la fois où mon premier amoureux n’est plus jamais venu me retrouver, de la fois où j’ai participé avec tout le village à la recherche de la petite Éloise dans la forêt.

Je me souviens qu’un coup de Klaxon me fit sortir de ma stupeur, que j’avais pensé aussitôt à Réda, que j’avais très froid, que je m’étais relevée avec peine, que je m’étais tournée vers le chat pour lui demander :

— Tu ne lui as pas fait de mal n’est-ce pas ?

Mais il n’était plus là.

Réda non plus. »

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