Fragments d'Orante

Rendez-vous en Provence

Non, Madame, ça ne me dérange pas que vous laissiez la musique, d’autant que vous avez la politesse de baisser le volume. Vous me dites que nous l’entendrons dans toute la maison, qu’elle ne nous gênera pas pendant la visite, juste un bruit de fond. Je vous crois volontiers Madame. Peut-être ne m’entendiez-vous pas quand j’ai sonné ? La musique était si forte, la maison paraît si vaste.

Vous avez tardé à m’ouvrir et vous vous employez à vous faire pardonner. Je vous comprends, vous y êtes même déjà parvenue. J’ai aimé votre sourire d’accueil et vos mots chaleureux. Moi aussi j’essaye de soigner les apparences. Les premiers instants sont importants, je vois que vous le savez : il y a un verre d’alcool à moitié plein sur la console et vous lui avez fait écran à mon passage. Croyez bien que je ne vous juge pas Madame, nous avons tous nos raisons.

Je vous suis et vous vois, pieds nus, gravir les marches des différents niveaux, effleurer les longs tableaux de vos murs, m’inviter dans chacune des pièces, naviguer parmi le mobilier. Vous parlez avec parcimonie et souriez beaucoup, alors je meuble les silences comme je l’ai appris. Je n’essaye pas de vous plaire, je n’y parviendrai pas, j’évite seulement de vous déplaire avec l’espoir que votre musique m’aide un peu.

Vous ouvrez en grand une baie vitrée malgré le Mistral, le souffle du vent prend le relais dans nos oreilles, vous traversez les terrasses en bois, longez les margelles de la piscine et poursuivez sur le gazon jusqu’aux abords du jardin paysager. Alors seulement, vous vous retournez vers moi pour me signifier : « voilà, nous sommes arrivés au bout ». Vos cheveux longs balayent votre visage. Il n’y a plus rien à dire. Si. Vous êtes belle, on m’avait prévenu à l’agence, incroyablement belle. Avec votre chevelure vous me faites l’effet d’une flamme qui résiste encore aux intempéries. C’est votre propriété à flanc de colline que je vais vendre, elle donne sur le Mont-Ventoux et la vue y est exceptionnelle.

Avec le geste que vous avez toutes, vous rassemblez vos cheveux en les maintenant lovés dans votre cou, vous avancez, peinée, vers nos premiers pas. Vous choisissez d’entrer par la cuisine à l’abri des rafales, puis finalement, m’invitez à m’asseoir dans le salon où vous proposez de quoi me rafraîchir. Vous ajoutez, pour en finir, que tout a été nettoyé et rangé en prévision des photos qu’il faudra prendre.

Il n’y a rien à redire, Madame. Depuis mon arrivée, je crois que je feuillette un magazine de décoration.

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