Fragments d'Orante

Total respect

« Franchement, Madame, j’ai pas vu la scène. C’est vraiment dommage parce que j’aurais adoré voir comment il a fait son compte, le gars, d’autant que j’étais placé là, sur le banc juste en face quand c’est arrivé. Mais, pour dire vrai, il n’y a que mon corps qui a pu assister à l’incident, moi j’avais encore un peu trop d’alcool dans le sang pour réaliser ce qui se passait. Par contre, depuis que le jour se lève, j’essaye de comprendre comment c’est possible une pareille chose.

Mon chien, lui, pourrait nous le dire. J’ai senti qu’il s’était redressé, mais il s’est tu, par curiosité, je pense. Je crois qu’il n’avait jamais vu un homme aussi velu en bas résille. C’est vrai qu’il est encore jeune, il en apprend tous les jours. S’il avait grogné alors je me serai levé, c’est le code entre nous, parce que faut dire que des salauds qui vous tabassent et vous piquent les affaires, ça manque pas dans la ville. Mais ici c’est plutôt tranquille, surtout avec mon chien, parce que celui-là c’est un bon garde. Croyez-moi.

Vous voulez le vrai du vrai ? Ben, en fait, si j’ai pas vu grand-chose j’ai quand même tout entendu. Si, je vous assure. Je dors que d’une oreille et les deux sont musicales pour vous dire. Alors j’ai la bande-son qui tourne dans ma tête et maintenant j’essaie de reconstituer la scène. J’ai ma petite idée depuis que je le regarde dans cette drôle de position. Quand j’ai entendu des pas, comment dire, des pas pointus, plutôt lents, mal assurés c’est sûr, j’ai pensé aussitôt à une femme bourrée. Puis il y a eu un temps d’arrêt. Là, je pense que la personne à compris qu’elle abordait la descente, un peu raide faut reconnaître. De plus il n’y a que des pavés. C’est pas facile de négocier des pavés quand on est imbibé vous savez, surtout, j’imagine, avec des talons aiguilles. Vous avez vu la hauteur de ses talons ? Je ne savais pas qu’on pouvait marcher avec des engins aussi hauts.

C’est le staccato de ses pas qui me fait comprendre qu’il ne contrôlait pas la situation. Ça a démarré léger puis de plus en plus précipité et enfin, bizarrement, de moins en moins rapide. Là, je pense qu’il a fait un gros, très gros effort pour gérer son inertie. Parce que vu sa masse j’imagine qu’il a eu peur de la vitesse qu’il prenait. Je pense même qu’en amorçant la descente, il n’avait pas encore vu le poteau, mais qu’en s’approchant il avait compris qu’il ne pourrait pas échapper à l’obstacle. Je pense qu’il ne pouvait plus changer de direction parce qu’il savait qu’il s’écroulerait par terre à cause de ses talons. Alors il a géré au mieux. C’est vrai quoi, quitte à s’écraser autant le faire en douceur. Il a décéléré, c’est sûr, mais en conservant la trajectoire sur le poteau. Il l’a pris en pleine poire. Mais en silence, si, je vous assure, je n’ai pas entendu le moindre choc. Regardez, son front n’est même pas marqué ! C’est probablement la dernière partie de son corps qui s’est posé dessus.

J’ai ma petite théorie depuis que je l’observe. Je pense que dans un éclair de lucidité, il a su tirer avantage de sa forte corpulence. Il est parvenu à minimiser sa vitesse, assez pour que son ventre percute l’obstacle en premier, puis l’enrobe pendant que sa poitrine commençait à son tour le même processus d’amortissement, le tout en prenant soin de garder la nuque en arrière. Une fois la force d’inertie transmise au poteau, il s’est laissé glisser tout du long jusqu’à ce que ses genoux touchent les pavés. C’est à ce moment-là, seulement, que sa tête est venue s’appuyer sur le poteau pendant que ses bras pendants maintenaient l’équilibre. D’une certaine manière c’est du grand art. Quand il se réveillera, je le féliciterai. »

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